RENCONTRE AVEC HAÏM KORSIA

Résumé du dîner du club QQFM avec Haim Korsia, rabbin, aumônier général israélite des armées et de l’École polytechnique, le 6 juin 2013 à Paris, dans le cadre du thème annuel du club, « Le temps long et l’action ».

Haim Korsia, rabbin, aumônier général israélite des armées et de l’École polytechnique, est également administrateur du Souvenir français et ancien membre du Comité consultatif national d’éthique.

Quelques points relevés dans l’exposé de Haim Korsia

Sur son lit de mort, un rabbin s’entretient à ses disciples : « J’ai voulu changer le monde et j’ai échoué : cela m’a rendu aigri. J’ai ensuite voulu changer mon pays et je n’y suis pas parvenu. Puis ma famille, et là encore, j’ai échoué. Puis ma vie, moi-même enfin : à chaque fois, ce fut un échec. » La transformation du monde ne peut venir que du processus inverse : il est nécessaire en premier lieu de se transformer soi-même, puis sa famille, puis son pays : le monde en sera alors transformé.

Le désert est le lieu qui permet de faire le point, de se retrouver. Paradoxalement, en cas de difficulté, les gens cherchent avant tout à en voir d’autres, à retrouver leur réseau plutôt que de se retrouver eux-mêmes. Le désert permet de faire un pas en retrait pour mieux se relancer. Il est un lieu essentiel dans toutes les religions : il est le lieu dans lequel le temps long et le temps court se rejoignent. Il est le lieu de la rencontre nécessaire entre Jacob et Esaü qui, dans la tradition juive, incarnent respectivement « l’homme qui va chasser » et « l’homme assis dans les tentes ». Le chasseur est un homme sans cesse en mouvement, à la poursuite du gibier ; celui qui reste dans sa tente risque d’y passer sa vie et de ne jamais en bouger. L’idéal est de pouvoir réunir ces des temps : si l’on est uniquement dans le temps long, on ne fait plus rien ; si on est uniquement dans le temps court, le recul fait défaut.

Dans les religions, l’usure est interdite. Le temps est l’une des causes de cette interdiction : plus le temps passe, plus le débiteur est pris à la gorge. La Torah parle de morsure. En dépit de toutes leurs différences (capacités physique, intellectuels, moyens financiers, classes sociales, etc.), les hommes partagent le temps : ils sont contemporains, cum-tempus. Dans le judaïsme, le lendemain débute à la tombée de la nuit ; le Shabbat commence lorsque la communauté décide « d’accueillir » le Shabbat en allumant les bougies.

Donner du sens au temps : le sens est à la fois direction, signification et perception sensorielle. Les fêtes juives n’ont pas seulement vocation à rappeler des événements vécus par le peuple d’Israël mais à en faire mémoire : la sortie d’Egypte par Israël est commémorée en ce qu’elle illustre comment sortir d’Egypte – en hébreu, le mot Mitsraïm (Egypte) est étymologiquement lié à la limite et à l’étroitesse.

Il faut que nos enfants comprennent qu’il est nécessaire d’avoir un temps qui ne soit pas complètement planifié. L’action ne définit pas la qualité du temps. On commet souvent l’erreur de penser que lorsqu’on ne fait pas, on perd son temps… La capacité à prendre du temps est fondamentale. Ainsi le shabbat ou le dimanche sont les jours de repos, les jours en dehors de l’action, de l’acte créatif. La perspective du temps dans le judaïsme a notamment été analysée par Abraham Heschel dans son ouvrage Les bâtisseurs du temps (les Editions de minuit, 1957) : « Dans la perspective biblique, le travail n’est pas une fin en soi ; le Sabbat, jour de repos, jour où l’on s’abstient de tout labeur, n’a nullement pour but de permettre aux hommes de recouvrer leurs forces perdues et de s’apprêter, reposés, à de nouveaux travaux. Le Sabbat est le jour de la vie. L’homme n’est pas une bête de somme dont le rendement serait accru par le repos sabbatique. ’’Dernier créé, mais premier en intention”, le Sabbat est “l’accomplissement de la création des cieux et de la terre ».

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Quelques points soulevés au cours des échanges ayant suivi l’exposé

• Une histoire rabbinique : Deux frères qui s’aimaient beaucoup vivaient l’un à coté de l’autre. Ensemble, ils cultivaient leurs champs et chaque année ils partageaient entre eux la récolte. L’un des deux était marié et avait trois enfants, mais l’autre était célibataire. Un jour le célibataire se fit à soi-même cette réflexion : « C’est injuste de ma part d’accepter la moitié de la récolte. Mon frère a une femme et trois enfants et ses besoins sont plus grands que les miens. » Au milieu de la nuit, il chargea un âne et se rendit sur le champ de son frère, où il déposa une partie des grains qu’il avait reçus. La même nuit, l’autre fit cette réflexion :  » mon frère est seul, il n’a personne qui puisse lui venir en aide lorsqu’il sera vieux, c’est lui qui doit recevoir la plus grande part de la récolte. » Il chargea lui aussi, son âne et déposa secrètement une partie de la récolte qu’il avait reçue sur le champ de son frère. Le lendemain matin, chacun des deux frères regarda sa part et trouva qu’elle était encore trop grande. Chacun décida qu’il lui fallait réduire sa part au profit de son frère. Dans la nuit qui suivit, les deux frères refirent le même trajet accompagnés de leur âne pleinement chargé, mais le lendemain ils constatèrent que rien n’avait changé et chacun décida d’être encore plus généreux. Lorsqu’ils refirent le trajet pour la troisième fois, les deux frères se rencontrèrent à mi chemin. Lorsqu’ils réalisèrent ce qui s’était passé, ils s’embrassèrent et ne put retenir leurs larmes. C’est l’endroit où les deux frères s’étaient rencontrés, qui fut choisi pour supporter le Temple.

• Au CHAPSA, Centre d’Hébergement et d’Assistance aux Personnes Sans Abri, pour évaluer les chances de réinsérer une personne sans domicile, on l’interroge pour savoir si elle encore la notion du temps : « qu’as-tu fait hier ? ». Une fois la notion du temps perdue, on a perdu une partie de son humanité.

• Le temps commun, partagé, s’est-il déstructuré ? L’esclavage en Egypte est une période d’anonymat. Israël y vit comme une société de masse, personne n’est nommé. Lors de la sortie d’Egypte, Dieu dit : « Je vous ai fait sortir d’Egypte car chacun de vous est unique ». Singularité de l’individu. Comment dès lors faire société ? Que les besoins de mon prochain soit mon exigence spirituelle. Néanmoins, le combat contre l’individualisme forcené ne doit pas conduire au collectivisme forcené. Dans le Livre de la Genèse, la ville de Sodome est détruite parce qu’elle a violé les lois sacrées de l’hospitalité. La tradition juive met l’accent sur le caractère « égoïste » des Sodomites, et leur rejet de l’hospitalité : c’est en ce sens qu’il faut comprendre l’aphorisme du Traité des Pères (mishna 5:13) : « Ce qui est à moi est à moi, ce qui est à toi est à toi. C’est la voie de l’homme moyen, et certains disent : c’est la voie de Sodome. »

• Qu’est-ce que la Shoah a changé pour le peuple juif ? La finesse d’un anneau est à la fois sa « force » (résistance mécanique importante en dépit du peu de matière) et sa fragilité (il peut tout de même rompre). Savoir qu’une pièce mécanique est vulnérable et peut rompre nous rend plus attentif à ce qu’elle ne casse pas. La Shoah a montré la vulnérabilité du peuple juif et cette fragilité est une force.

 
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