Aspen Europe-Afrique 2004

LES NOUVELLES REGLES DU COMMERCE INTERNATIONAL ET LEUR IMPACT SUR L’AFRIQUE

Compte-rendu de la VIème édition d’Aspen Europe-Afrique sur le thème

L’Afrique tarde à se faire une place dans la mondialisation et prend du retard sur ses partenaires et concurrents du Sud. Pour autant, l’enjeu d’une meilleure insertion de l’Afrique dans la mondialisation semble désormais compris de tous. Africains et Européens reconnaissent le caractère inéluctable de la mondialisation et soulignent les vertus du libre-échange commercial – sous certaines conditions, tout en recommandant une mondialisation régulée.

Simultanément, sur fond de démantèlement imminent d’accords commerciaux-clés(agriculture, textile) et de respect croissant au Nord du principe de commerce équitable, les pays africains semblent prendre conscience qu’ils doivent désormais accepter les règles posées notamment par l’instauration de normes sanitaires et environnementales et accepter l’idée de renoncer aux « rentes » fiscalo-douanières que cela implique.

Des obstacles qui s’additionnent


  • Des obstacles importants demeurent. Certains sont le fait de l’Afrique elle-même: la part très faible des produits manufacturés dans une structure des exportations toujours quasidominée par le premier produit primaire, des échanges commerciaux intra-régionaux insuffisamment développés, une démographie élevée qui annihile des performances en matière de croissance, une répartition de la croissance souvent très inéquitable, la faiblesse du secteur formel, l’étroitesse des assiettes fiscales qui en découle, le maintien de systèmes et d’élites politiques affaiblis et corrompus, l’apparition de zones de nondroit, des sociétés civiles déboussolées, une jeunesse exaspérée, …
  • D’autres incombent au système du commerce mondial actuellement en place: le maintien d’une sphère commerciale mondiale, loin d’être juste et équitable, avec des asymétries largement profitables au Nord (subventions aux producteurs du Nord par leurs Etats,
    mécanismes de protection), le maintien d’une sphère productive dans laquelle seulement 1/20 de la valeur ajoutée sur un produit commercialisé revient au producteur, la concurrence souvent déloyale de pays concurrents du Sud. 
  • Certains incombent enfin à l’ensemble des partenaires. De ce fait, le dialogue entre partenaires du Nord et du Sud doit se renforcer et se traduire par un agenda du développement adapté. Un arbitrage doit être effectué entre les exigences de court terme des mesures de libéralisation commerciale, les objectifs à moyen terme des politiques économiques (NEPAD) et les objectifs à long terme du développement. La communication sous toutes ses formes doit également être renforcée entre pays africains.

Entre afro-pessimisme et motifs d’espoir, les participants s’interrogent: l’Afrique, ou « les Afrique » – car il convient de discerner des situations très différentes – va-t-elle basculer aux mains des « seigneurs de la guerre » ou doit-elle tout mettre en oeuvre pour suivre des modèles émergents avec des taux de croissance significatifs à 6 % ?

Les nouveaux atouts économiques de l’Afrique

Une meilleure insertion de l’Afrique dans le commerce mondial passe par le positionnement de l’appareil productif sur de nouveaux segments, c’est-à-dire l’identification de nouveaux avantages comparatifs – notion qui revêt un caractère structurel – et l’amélioration de la compétitivité, en partie dépendante de la conjoncture macro-économique.

Les avantages comparatifs de l’Afrique

On peut tout d’abord renforcer les avantages traditionnels. Il demeure de très gros potentiels dans l’agriculture (60% des emplois en Afrique). La maîtrise de l’eau montre que les terres africaines, comme dans la vallée du fleuve Sénégal, pourraient offrir au moins deux récoltes dans l’année. Cette note optimiste est également confortée par une série de success stories : gomme arabique, oignons, lait, mangues, etc. Ces réalités doivent faire tache d’huile, en évitant de commettre les erreurs du passé. L’Afrique doit éviter les pièges rencontrés dans les années 60 et 70, lorsque les stratégies misaient sur la hausse tendancielle des cours, dont elle ne maîtrisait pas les fluctuations.

Miser sur la transformation ? La question posée est de savoir si l’Afrique peut réussir dans la transformation et sous quelles conditions. Sur ce sujet, les avis sont partagés, le scepticisme s’expliquant par les problèmes évidents de compétitivité. L’agro-industrie doit être privilégiée. Du fait de son importance et de son actualité, le coton est bien sûr est au centre du débat. La transformation est présentée comme la réponse à la crise du coton. Il est pourtant clair qu’actuellement l’Afrique n’est pas compétitive sur le segment du textile, à la fois pour des raisons externes de commerce international et de concurrences déloyales dues en grande partie aux niveaux très élevés des coûts de transport et de l’énergie.

Les services constituent également un secteur dans lequel les pays africains pourraient renforcer leurs avantages comparatifs, en particulier le tourisme. L’Afrique pourrait en outre, sous réserve d’offrir les compétences correspondantes, offrir divers types de service de soustraitance aux organisations des pays développés (à l’instar des centres d’appel) et miser également sur le développement de ses médias. Il convient toutefois de veiller aux risques de « croissance appauvrissante » que pourraient entraîner des spécialisations identiques dans différents pays. Ceci implique le développement d’industries de transformation axées sur une répartition spatiale harmonieuse des investissements à l’échelle sous-régionale dans le continent.

Améliorer la compétitivité de l’Afrique à l’extérieur

Maîtriser les coûts : de l’avis de tous, la mise à niveau des infrastructures est la condition préalable au développement du commerce – tant intra-régional qu’international – et des investissements, par un effet direct sur les coûts. La levée des barrages va évidemment de pair car il est indispensable de favoriser la mobilité des personnes. La maîtrise des coûts de l’énergie est par ailleurs impérative, le coût de l’électricité étant très élevé en Afrique.

La qualité est également facteur de compétitivité. Le professionnalisme des hommes est essentiel. Les réussites enregistrées dans les entreprises des pays du Maghreb résultent ainsi d’efforts sur la qualité.

Des efforts en matière de communication sont également souhaités. Une meilleure couverture médiatique de l’Afrique et sur l’Afrique est encouragée. Les problèmes de formation des techniciens sont importants du fait des retards très importants dans la maîtrise technologique. Il est de plus en plus difficile d’inciter les jeunes à vivre à la campagne, alors qu’il faudrait une masse critique de jeunes pour faire décoller l’économie.

Développer l’esprit d’entreprise

L’Afrique souffre de l’insuffisance d’entreprises modernes et de « grands » chefs d’entreprise capables de dynamiser les filières. Les opportunités existent mais le problème de la formation des hommes demeure, les cadres du privé n’étant pas forcément plus vertueux et efficaces que ceux du public puisque très souvent issus de dégraissages de l’administration. Surtout, l’absence de tout cadre juridique – et principalement de droit foncier – dans les pays africains décourage les initiatives.

Le Franc CFA, obstacle aux exportations ?

Si les qualités de discipline et de stabilité monétaire sont reconnues au Franc CFA, l’arrimage de la monnaie africaine à l’euro et son niveau actuel semblent pénaliser les exportateurs. Cette situation n’est pas immuable Une politique stimulante du change est souhaitée par d’autres – des entrepreneurs, rappelant à travers les cas mauricien et ghanéen l’arme que peut constituer la dévaluation. Au-delà, la question de la maîtrise par les Africains de leur propre politique monétaire est posée.

Certains appellent au rétablissement de la liberté des transferts entre les deux zones.D’autres souhaitent un contrôle strict des opérations de change, afin d’éviter les possibilités de conversion dans la zone Franc de la monnaie de pays comme le Nigeria ou la République Démocratique du Congo.

Actions à mener au niveau national et au niveau régional

L’Afrique doit engager une série de réformes profondes et mener diverses actions, tant aux niveaux nationaux que régionaux. Toutes ces mesures doivent en particulier viser deux objectifs : d’une part créer un climat de confiance propice aux investissements publics et privés, nationaux et étrangers, d’autre part améliorer la compétitivité de son appareil productif.

Au niveau national

Les pays africains doivent agir dans trois directions interdépendantes.


  • Réformer l’Etat et installer l’Etat « serviteur » : l’Etat constitue le principal facteur de blocage des initiatives privées en Afrique, des investissements nationaux et étrangers et donc du développement économique. Pas de développement sans paix, sans stabilité politique. Il faut pour cela recentrer l’Etat sur ses fonctions régaliennes, s’interroger sur le régime politique approprié à l’Afrique (remettre en cause le modèle démocratique?)
    
  • Redonner à l’Etat recentré les moyens de travailler ; créer un cadre sécurisant etrenforcer la cohésion sociale : l’action consiste à restaurer la loi, lutter activement contre la corruption, favoriser les partenariats publics-privés, mieux négocier les privatisations, instaurer la concertation sociale, envisager un retour à la planification.
    
  • Agir par le canal de la politique économique : certaines mesures de politique économique – protectrices et/ou incitatrices – sont préconisées, notamment par les canaux budgétaires, fiscal et bancaire. Les objectifs premiers consistent à assurer des revenus stables aux producteurs, créer des incitations fiscales, faciliter l’accès au crédit à long terme.
Au niveau régional

L’Afrique doit accélérer le processus d’intégration, en s’appuyant sur l’action du NEPAD. Cette accélération ne sera peut-être pas uniforme dans tous les pays. Les recommandations issues de la conférence consacrée en 2002 au thème de la contribution du secteur privé dans la mise en oeuvre du NEPAD envisageaient une intégration africaine à plusieurs vitesses.

Au-delà de la restauration des infrastructures et de la marge de progression commerciale intra-régionale, l’intégration régionale doit permettre la stabilité économique et monétaire et le rétablissement des règles de droit. Les organisations internationales, par la possible coopération en matière de contrôle des douanes et de justice, ainsi que le principe de la revue par les pairs peuvent constituer des accélérateurs de l’intégration.

Actions à mener au niveau international

L’Afrique doit tirer un meilleur parti de la mondialisation, par une concertation renforcée avec les organisations internationales mais aussi par sa capacité à se mobiliser et à peser davantage dans les négociations.

Obtenir des avancées dans les négociations internationales

Tout en étant consciente de ses atouts économiques et des réformes à mener, l’Afrique est fondée à défendre ses intérêts sur la scène internationale. Les négociations internationales menées dans le cas du coton constituent à cet égard un véritable tournant dans l’histoire de l’insertion de l’Afrique dans la mondialisation et doivent servir d’exemples à d’autres secteurs.

L’idée domine chez nombre d’entrepreneurs qu’il faut protéger les industries naissantes, notamment dans l’alimentation de base. L’idée d’une agriculture à deux vitesses fait son chemin. Il faut d’une façon générale lutter contre les importations informelles et la
contrefaçon.


  • Peser davantage dans les négociations : les Etats négocient à l’OMC mais les différents partenaires au sein de la filière pèsent de plus en plus dans la négociation. C’est particulièrement vrai dans l’exemple du secteur cotonnier où, trop longtemps éloignés des débats tenus au sommet, les paysans ont décidé de s’organiser en réseaux.
  •  Apprendre à négocier : qu’il s’agisse des privatisations ou des négociations commerciales internationales, les Africains doivent apprendre à négocier. La mobilisation doit enfin se faire au niveau international où les petits pays sont invités à nouer des alliances.
  • Mobiliser le capital intellectuel de l’Afrique : l’Afrique doit penser avant d’agir,développer une capacité d’anticipation et de réflexion, ce que son potentiel humain doit aisément permettre. Les pays africains doivent donc se responsabiliser et s’approprier leurs stratégies de développement avant de les soumettre à la communauté internationale, à l’instar de certains pays d’Amérique latine.
    
  • Mieux connaître les dispositifs de ses partenaires : il y a incontestablement un problème de connaissance mutuelle et de communication entre les Africains et leurs partenaires. Le dialogue est pourtant important. Dans la résolution des conflits, la nécessité d’intervenir rapidement est essentielle.
La difficile lecture de la position européenne

L’Union européenne a été étrangement absente des débats. L’Afrique doit pourtant connaître la stratégie de son principal partenaire. A l’heure de la renégociation des accords de Cotonou, les discussions font apparaître une méconnaissance générale de l’action de Bruxelles en matière d’aide au développement. En outre, le flou de la position européenne est dangereux car il développe un climat de méfiance. Or l’Europe doit réfléchir aux risques migratoires que posent des populations exaspérées à ses portes …

L’action de la France est guidée par les objectifs du millénaire incluant le soutien au secteur productif. La France poursuit la grande réforme de son dispositif de coopération et d’aide au développement. La France s’interroge par ailleurs sur la forme de l’aide à apporter : aide-projet, aide-programme ou aide budgétaire ? Le débat, complexe du fait des liens entre les trois formes, n’est pas tranché. Les pays africains sont conviés à aider la France dans sa réflexion. La France contribue par ailleurs activement à la réflexion sur l’instauration d’une taxe internationale.

La Banque Africaine de Développement, chef de file ?

Etroitement liée à l’action du NEPAD, la BAD s’affiche comme le chef de file des actions à mener – plus qu’un relais de la Banque mondiale, étant même invitée à prendre le leadership intellectuel de l’action en Afrique.

Veiller à la cohérence et à la synchronisation des politiques globales

Les participants soulignent l’impératif respect d’une cohérence globale entre les politiques initiées par les pays riches (qui conditionnent l’accès au marché, le financement du développement, le traitement de la dette, la promotion des investissements, etc.) et les stratégies qui sont conseillées aux pays pauvres.

Il ne suffit pas en effet de libéraliser, de démanteler les barrières douanières pour arriver à de meilleurs résultats en matière de développement.On a en fait constaté un décalage croissant entre la libéralisation, son approfondissement et le potentiel de production et d’exportation des pays africains.

La concurrence de plus en plus exacerbée de la mondialisation condamne ceux qui font des erreurs en matière de politiques publiques. Il faut prendre garde à une libéralisation trop rapide et veiller à une meilleure séquence du processus d’ouverture des pays à économie faible.

Pour retrouver le chemin d’une croissance équilibrée, les efforts ne doivent pas seulement porter sur l’exportation de produits bruts mais être aussi centrés sur un renforcement des capacités productives nationales, lequel va susciter un renforcement de la demande interne et par suite à une réduction de la pauvreté. ./.

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