L’institut Aspen France a accueilli Walter Isaacson le 11 avril 2016

« Paris est la ville la plus créative en Europe. Il y a une tension particulière entre le désir créatif et les résistances aux innovations sociales. »

À l’initiative de l’Institut Aspen France, Walter Isaacson était à Paris le 11 avril dernier. Il a notamment pu échanger avec la communauté Aspen et des start-up parisiennes dynamiques sur le thème de l’innovation et des innovateurs. Son expertise et ses analyses ont été unanimement saluées.

Ci-dessous l’entretien accordé par Walter Isaacson à Pierre de Gasquet, journaliste aux Échos, lors de son passage à Paris.

 

Walter Isaacson, expert en têtes chercheuses

« Qui porte une Apple Watch ? » Lancée à un auditoire de « geeks » réunis au siège de Cheerz, TacoTax et Diduenjoy – trois start-up françaises installées au coeur du Marais, à Paris -, la question de Walter Isaacson fait un flop. Ou fait mouche, selon. Car la réponse est… personne. Aucun participant n’a d’Apple Watch au poignet. « Un indice révélateur », sourit l’Américain, biographe des grands innovateurs, de passage à Paris, qui se dit sceptique sur les capacité de la marque à la pomme de maintenir son niveau d’excellence.

Auteur de la biographie de Steve Jobs, publiée juste après son décès et vendue à plus de 3 millions d’exemplaires (rien qu’aux Etats-Unis), l’ex-patron du magazine Time, qui fut propulsé à la tête de CNN à la veille du 11 septembre 2001, est dorénavant expert en têtes chercheuses. Président, depuis 2004, de l’Institut Aspen, un très influent forum de réflexion, ce natif de La Nouvelle-Orléans travaille comme on court le marathon. Alors qu’il vient de s’attaquer à Léonard de Vinci, il se donne trois ans pour éplucher les 13 000 pages de carnets de notes du génie de la Renaissance. S’offre à lui une déambulation savante entre le Met (Metropolitan Museum), le Louvre, la collection royale de Windsor et la bibliothèque Ambrosienne de Milan.

Jouer du Mozart pour mieux inventer

« Bill Gates et Steve Jobs ont été tous deux de grands admirateurs de Léonard de Vinci. J’ai eu envie de m’attaquer à ce sujet quand Bill Gates m’a montré les manuscrits qu’il avait achetés aux enchères (le codex Leicester acquis en 1994, NDLR) », explique Walter Isaacson, qui se présente aujourd’hui comme un « storyteller » (conteur) au long cours. Il aime donner du temps au temps. A Paris, Ina Giscard d’Estaing, la belle-fille de Valéry, qui pilote le cercle international des grands donateurs du Louvre, lui a fait ouvrir les portes du musée un mardi (jour de fermeture au public), pour qu’il puisse y étudier en paix. Pour Walter Isaacson, Léonard de Vinci est l’exemple même de « la créativité qui fleurit quand les sciences humaines interagissent avec les sciences ». On sait qu’Einstein sortait volontiers son violon pour jouer Mozart quand il peinait sur sa théorie de la relativité.

Quoi de commun entre Albert Einstein, Steve Jobs et Léonard de Vinci ? « J’ai toujours aimé écrire sur les gens qui sont créatifs et aiment la musique et la science. Léonard était le génie suprême en la matière », répond ce fils d’ingénieur qui a étudié à Harvard et à Oxford, au Royaume-Uni, avant de commencer sa carrière de journaliste au Sunday Times de Londres puis de devenir le quatorzième rédacteur en chef du magazine Time, en 1996. Car pour Walter Isaacson, le génie créatif naît de la combinaison des talents. « Steve Jobs était un bon ingénieur. Mais Bill Gates est sans doute beaucoup plus intelligent. Pourtant c’est Steve Jobs qui a réussi le coup de maître de l’iPad et de l’iPhone : une belle combinaison d’art et d’ingénierie. C’est ce qui fait la différence. » Léonard de Vinci, « le plus grand artiste de tous les temps », était aussi un grand inventeur.

Fasciné par la convergence de diverses sources d’inspiration, Walter Isaacson cite encore le cas éclairant d’Ada Lovelace, la fille de Lord Byron. Fait inhabituel au xixe siècle, la jeune femme reçoit une éducation approfondie en sciences et en mathématiques – son père poète la surnomme « la princesse des parallélogrammes ». Un peu avant la trentaine, elle travaille à la traduction d’une description de la machine analytique de l’inventeur Charles Babbage. Son enthousiasme est tel qu’elle y ajoute des notes, et notamment un algorithme considéré aujourd’hui comme le premier véritable programme informatique… Une aventure largement racontée dans le livre d’Isaacson, The Innovators (2014).

Les deux innovations de rupture

Et qui seront les champions de l’innovation de demain ? Walter Isaacson confie être particulièrement impressionné par Elon Musk, le patron de Tesla, et Jeff Bezos, celui d’Amazon. « Jeff Bezos est un grand innovateur et continue à me surprendre. J’admire beaucoup Elon Musk, mais toute biographie sur lui risque d’être déjà démodée dans quatre ans. Pour moi, le développement de la voiture sans conducteur sera plus décisif que celui de la voiture électrique », estime le président de l’Aspen Institute.

Parmi les innovations « de rupture » en cours, Isaacson se dit convaincu de l’importance des systèmes de reconnaissance vocale et de l’essor des monnaies virtuelles fondées sur le système de cryptage des blockchains (Les Echos Week-End daté 29 avril). « L’interaction de la voix naturelle avec les ordinateurs est une innovation cruciale. J’utilise déjà quotidiennement chez moi l’assistant vocal virtuel Echo d’Amazon. C’est une vraie percée, la plus intéressante des deux dernières années. Ce sera un « game-changer ». » En revanche, il est plus réservé sur les potentialités de Twitter et s’interroge encore sur la prochaine grande innovation d’Apple. « Apple doit trouver une nouvelle innovation révolutionnaire pour rester dominant, peut-être quelque chose comme Echo ou dans le domaine de la télévision. » L’Apple Watch ne l’a pas impressionné, et s’il reconnaît à Tim Cook « le talent d’un vrai leader », Walter Isaacson est persuadé qu’Amazon a une longueur d’avance dans le domaine des objets connectés. Il souligne que la société de Jeff Bezos –  « la personne la plus « smart » que je connaisse »  – est aussi dans la course des voitures sans conducteur.

Mais, pour le détecteur d’innovateurs, la vraie question reste avant tout : qui va concurrencer Google dans les prochaines années ? « Tout comme Microsoft était hyper-dominant et a été détrôné, le fait que Google domine aujourd’hui le marché des moteurs de recherche et de la publicité en ligne ne veut pas dire que ce soit définitif. On peut imaginer que d’autres acteurs vont venir le bousculer. » Walter Isaacson cite aussi Facebook (325 milliards de dollars de capitalisation boursière et 1,6 milliard d’utilisateurs) qui est en train de construire une plate-forme pour d’autres services. « Dans le secteur des médias, il faudra encore trouver un modèle de crowdfunding (financement participatif) », estime-t-il en mentionnant la plate-forme néerlandaise Blendle, une entreprise souvent présentée comme « l’iTunes de la presse », qui propose de très nombreux titres. Selon Isaacson, voilà une société européenne « en avance sur les États-Unis ». Mais pour aller plus loin dans ce domaine, il faudra une monnaie numérique universelle. « Nous devons faire en sorte que les gens puissent payer de petites sommes pour l’information, comme pour la musique. » Pour lui, l’industrie bancaire, avec les technologies blockchain, va faire face à un vrai bouleversement, comme le secteur des taxis. Les banques courent le risque de se faire « uberiser » par des techniques de sécurisation et d’authentification des opérations qui rendront les intermédiaires superflus.

Paris la ville la plus créative

Pourquoi l’Europe est-elle encore à la traîne en termes d’innovation ? Le président d’Aspen se veut encourageant. « Il n’y a pas que la Silicon Valley ! Des villes comme Austin et la Nouvelle-Orléans figurent parmi les plus créatives des Etats-Unis. On voit émerger le même esprit à Paris, Berlin ou Londres. Paris est la ville la plus créative en Europe. Il y a une tension particulière entre le désir créatif et les résistances aux innovations sociales. » Mais il ne cache pas combien l’ampleur des résistances à Uber l’a frappé. « Il manque encore la culture pour créer un Facebook ou un Google européen. » Et de souligner : « Il doit y avoir plus d’incitations à l’innovation en Europe, notamment fiscales, et il faut y renforcer la culture du capital-risque. » À sa manière, l’impact d’Uber montre la voie. C’est une « innovation sociale » majeure qui permet de « briser la bureaucratie ». « Uber et Blabacar peuvent revitaliser une économie résistante au changement. Les innovateurs ont un effet disruptif vertueux. »

Esprit toujours à l’affût de nouveaux projets, Walter Isaacson a déjà déterminé le chantier qui suivra Vinci : une biographie de Louis Armstrong, un « immense innovateur » né dans le même quartier que lui à La Nouvelle-Orléans. L’homme qui a inventé le jazz sur le terreau, « toujours fertile », de la diversité culturelle et ethnique. Un beau pied de nez au candidat populiste à la Maison-Blanche.

 

L’institut Aspen, du Colorado à Lyon et Raymond Barre

Ni tout à fait un « think tank », ni simplement cercle de réflexion. Créé en 1949 par Walter Paepcke, un industriel de Chicago d’origine allemande, l’Aspen Institute, basé dans la station éponyme du Colorado, est « une sorte de Davos sans média et sans public », expliquent ses dirigeants. Durant la guerre froide, ce réseau international d’échange et de réflexion a joué un rôle important de « diplomatie informelle et parallèle ». Au début des années 70, il a été à l’origine de la première conférence de Stockholm sur l’environnement (ONU). Très tourné vers l’innovation, l’organisme bipartisan entend « préparer les leaders à mieux entrer dans un monde multiculturel ». Son programme phare, « Executive Seminars », est fondé sur l’étude des grands textes de la pensée humaniste (Platon, Confucius, Machiavel…). La branche française a été créée par Raymond Barre, à Lyon, en 1994. Anciennement présidée par Michel Pébereau et Jean-Pierre Jouyet, elle prépare sa relance sous l’« intérim » d’Olivier Mellerio.

 

La guerre des biographies

Paradoxalement, la biographie « autorisée » de Steve Jobs par Walter Isaacson, publiée en 2011, juste après la disparition du fondateur, s’est attirée les critiques de plusieurs dirigeants d’Apple, au premier rang desquels Tim Cook, l’actuel PDG, et Jony Ive, le gourou du design d’Apple et grand promoteur de l’Apple Watch. Tim Cook a même déclaré que le livre de Walter Isaacson aurait « terriblement desservi » l’image de Steve Jobs en insistant sur son caractère autocratique, voire tyrannique. Walter Isaacson a répliqué avoir interviewé plus de 40 fois Steve Jobs et plus d’une centaine de ses amis, dont Tim Cook et Jony Ive. Du coup, les dirigeants actuels ont « commandé » une autre biographie, Becoming Steve Jobs, publiée en 2015, écrite par Brent Schlender et Rick Tetzeli. Celle-ci décrit le fondateur d’Apple comme un « mentor » attentionné, sachant déléguer. Tim Cook y révèle avoir proposé de donner à Steve Jobs une partie de son propre foie pour tenter de le sauver, une offre que le malade a catégoriquement refusée.

Pierre de Gasquet

L’article sur le site des Échos

 
22/03/2017, Gilles Kepel – La Fracture

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24/01/2017 Luc Ferry – La Révolution transhumaniste

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