RENCONTRE AVEC SYLVIANE GIAMPINO

Résumé du dîner du club QQFM avec Mme Sylviane Giampino, psychanalyste et psychologue, spécialiste de la petite enfance, le 20 septembre 2012, à Paris. Dans le cadre du thème annuel du club (« le temps long et l’action »).

 Historiquement, l’importance de la relation mère/enfant a été surdimensionnée, au détriment des relations avec le père et entre les enfants eux-mêmes (relations inter pares).

Le surcroît de culpabilité ainsi généré chez les mères, qui se répercute sur les enfants, n’a pas lieu d’être : c’est ce que Sylviane Giampino a démontré dans son ouvrage Les mères qui travaillent sont-elles coupables ? (Albin-Michel, 2000, reéd. 2007)

La distinction entre deux sphères – celle de la vie personnelle, d’un côté et celle de la vie professionnelle de l’autre – est un artifice et ce clivage vacille actuellement sous l’effet conjugué de plusieurs facteurs, notamment l’évolution de la fonction maternelle et de la place des femmes dans le travail, mais aussi le rapprochement des hommes vers les enfants et plus d’investissement familial.

Par ailleurs, les référentiels de l’entreprise pénètrent la famille : injonction de performance, coaching scolaire ou parental, stimulations, compétition dans le couple… Enfin, les frontières entre vie personnelles et vie professionnelles sont de plus en plus poreuses. Mais les transferts de l’une à l’autre se font sur des tempos différents et les désynchronisations entre liens affectifs et sociétaux expliquent pour une part les résistances aux mesures prises, pour les hommes comme pour les femmes, afin d’équilibrer vie professionnelle et vie familiale.

Jusqu’à présent, l’entreprise s’organisait (s’organise) sur des représentations clivantes des individus (le collaborateur, le consommateur, le parent,…). Maintenant, pour de multiples raisons, il sera difficile de continuer parce que la recherche de réussite inclut aujourd’hui à la fois réussite professionelle, parentalité et vie personnelle équilibrée.

Les enfants sont aujourd’hui sur-investis. Ils sont devenus support des mécanismes de consolation des parents, anxieux pour leur futur, peu confiants dans la société et particulièrement dans le monde du travail, avec des attentes reportées sur leurs enfants. Paradoxalement, les parents sur-investisent le futur de leurs enfants qui apparaissent comme leur nouveau « cœur de métier ». Les temps de relation parents-enfants perdent leur valeur de gratuité et souffrent d’une « sur-pédagogisation » anxiogène pour les enfants.

Elever des enfants consiste essentiellement à les tourner vers les autres et à leur permettre de construire une relation de confiance en leur futur. Or, aujourd’hui, cette dynamique est renversée : nous sommes dans un climat de peur du futur et de suspicion envers la société.

Les parents élèvent davantage les enfants pour « éviter quelque chose » que pour « aller vers ». C’est, par exemple, le cas des enfants qui, lorsqu’ils sont interrogés, disent travailler à l’école « pour ne pas être au chômage », « pour ne pas être SDF ». Par ailleurs, les enfants sont la cible d’une pression « consommatoire » et médiatique sans merci. L’énergie éducative et l’autorité parentale s’usent à endiguer les assauts de ce qui s’apparente à un rapt éducatif.

Ainsi, aujourd’hui, les parents ont de plus en plus de mal à assumer leur rôle de « sas », de transition entre la famille et le monde extérieur.

La prise de décision trop rapide et le défaut d’anticipation sont parmi les plus grandes violences que fait subir l’entreprise à ses salariés, hommes et femmes.

Comme si l’entreprise voulait se protéger des affects humains et des fragilités temporaires des personnes. La focalisation des parents sur l’éducation de leurs enfants peut s’interpréter comme une forme de résistance à la violence de l’entreprise et de protection contre ses processus de réification.

La précipitation, la simultanéité, l’immédiateté dans l’entreprise génère une maladie du temps. A l’inverse, l’anticipation, la durée, la prévisibilité sécurise. Anticiper et prévenir, c’est porter le temps devant soi et créer l’espace du rêve, du désir, du plaisir, donc de la motivation. C’est aussi en aidant l’enfant à anticiper qu’on lui fait prendre conscience du temps, et qu’il se sécurise et développe ses capacités.

C’est en cela que les entreprises ne sauraient se contenter de programmes et autres “engagements” de « parentalité » sans être porteuses de projets pour l’avenir, d’être créatrices de sens.

Les enfants ne peuvent pas être des « variables d’ajustement » des désynchronisations entre travail/ société/famille. Ils sont d’utiles « ralentisseurs humanisants » : ils incarnent et symbolisent ce contrechamp possible d’une société éprise d’efficacité et d’immédiateté, qui refuse de penser humainement, c’est à dire sans clivages en soi, avec sensibilité sur ce que l’on fait à soi et aux autres, mainteant et pour l’avenir.

Les enfants exigent des temps d’arrêt et, parce qu’ils ressentent autrement l’immobilité et le calme, ils bousculent notre peur de l’immobilité (maladie, handicap) et notre angoisse du calme. Pour eux, des parents qui se posent un moment près d’eux, sans rien faire, ni demander de faire, c’est un monde entier qui vient à eux…

Quelques éléments notés dans les Questions/Réponses :

- L’éducation des enfants requiert beaucoup plus de temps qu’auparavant : les hommes en font plus, les femmes en font plus, mais l’écart entre hommes et femmes demeure.

- Dans les priorités des français, « l’institution » familiale est largement en tête, devant toutes les autres institutions. Pour 60% des jeunes, le modèle de réussite se trouve dans leur famille. En dépit de ce constat, près de la moitié des Français ont une image négative des jeunes âgés de 15 à 25 ans (enquêtes d’opinion effectuées en 2009 et 2011). Paradoxalement, on ne trouve pas trace de cette appréciation négative chez les jeunes eux-mêmes, qui à 70% se déclarent confiants dans leur capacité à réussir leur vie et à 60% à la réussir mieux que leurs parents. Par réussir leur vie, ils entendent « être heureux », « trouver quelqu’un qui les aime », etc. ;

- Face aux injonctions de précocité et de performances, aux évaluations de plus en plus précoces et fréquentes, les enfants produisent des symptômes. Ils n’en peuvent plus d’être propulsés en avant, à chaque étape pour préparer la suivante. Le bon développement de l’enfant passe par une successions d’étapes incompressibles, dont certaines se caractérisent par les désordres, le bruit, les malentendus. Les normes d’apprentissage, de comportements sont de plus en plus rigides. Ce « monde pressé » ne fait pas du bien à l’enfance dont certaines étapes de développement sont incompressibles parce qu’elles requièrent des processus profonds et internes.

- Les parents ne veulent plus assumer les ingratitudes éducatives qui prennent beaucoup de temps et n’apportent pas de gratifications à court terme. La parentalité ne relève pas du savoir ou de la science : elle est un espace de recherche, de tâtonnement, qui doit toujours se réinventer, se recréer. L’enfant change en grandissant, ses besoins évoluent et les parents doivent de nouveau trouver le bon ajustement.

- Quand les femmes rappellent leurs époux à la réalité, à leur nécessaire présence auprès de leurs enfants, elles les rappellent peut-être aussi – consciemment ou inconsciemment – à leur couple. L’état des relations affectives et intimes des couples n’est pas brillant. Les hommes éprouvent des sentiments d’abandon et souffrent de voir leur femme investir toute leur énergie désirante entre vie professionnelle et souci du bien-être des enfants, et réciproquement. Le couple s’est laissé gagner par les idéaux individualistes et d’indépendance alors même qu’une famille est par essence une sphère d’interdépendance. Ces décalages créent immanquablement des rancœurs, des frustrations et des carences.

- En quoi le rapport au temps influe-t-il sur les relations entre parents et enfants ? Quand on va bien, on a l’impression d’avoir plus de temps. Chacun a pu constater que pouvoir laisser « voguer » son esprit pendant un moment permet de se remettre ensuite dans une activité plus intense et plus concentrée. Importance de « désirer être là où l’on est ». Sans prise de recul, risque du syndrome du « post-it mental » : « ce qui m’épuise, ce n’est pas ce que je fais mais tout ce que je ne fais pas. »

 
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