RENCONTRE AVEC ANNE BOUVEROT

Anne Bouverot, Directrice Générale de la GSM Association, était l’invitée du club Dandizan le 13 juin 2013 à Paris. La GSM Association représente 850 opérateurs de téléphonie mobile du monde entier et compte parmi ses membres 200 fabricants et autres industriels du secteur. La discussion a porté sur les enjeux politiques et géopolitiques de la téléphonie mobile : surveillance et libertés individuelles, protection de la vie privée, rapports de force internationaux entre Etats et opérateurs…

Basée à Londres, la GSMA est une association à but non lucratif, qui vit des cotisations de ses membres et des salons qu’elle organise (le World Mobile Congress est la grande conférence mondiale du secteur qui a lieu chaque année en février à Barcelone). La GSMA aide également à mettre en place des projets de développement humain dans les pays émergents (Mobile for Development).

Résumé de l’intervention d’Anne Bouverot :

Le futur de l’internet, c’est le mobile : les deux univers deviennent de plus en plus proches.

On a toujours son mobile avec soi, les interactions sont constantes (100 par jour en moyenne). Mon mobile m’authentifie et me localise en permanence, ce qui n’est pas le cas d’autres services, par exemple les services bancaires. La carte SIM, c’est ce qu’on fait de mieux et de plus sûr en termes de sécurité et d’authentification, alors que le monde de l’internet n’est pas aussi développé en la matière.

Les opérateurs de télécommunication ont l’habitude de servir des clients grand public et les grands comptes. Il leur faut désormais parler avec les constructeurs d’objets connectés, comme les automobiles, or ce n’est pas dans l’ADN des opérateurs. A Barcelone, les premiers exposants du dernier World Mobile Congress (février 2013), ont été des constructeurs automobiles venus exposer leurs voitures connectées.

Big data = Big Brother ?

Avec l’open data, le mobile permet d’améliorer les services de météo, de localisation, des transports, de la santé (suivi de la propagation d’un virus, etc.). Mais le développement du mobile et des big data provoque cependant deux craintes : celle d’une surveillance renforcée des citoyens par l’Etat et celle d’une exploitation sans limites des données privées par les intérêts privés, à but de marketing. L’affaire Prism a mis en lumière le rôle des opérateurs de télécommunication, qui sont tous obligés de signer des licences de surveillance policière (legal intercept) avec les Etats. Ces demandes d’interception légales de communications sont de plus en plus nombreuses, en France comme partout ailleurs.

On peut comprendre qu’il y a des impératifs de sécurité nationale, de lutte contre la criminalité organisée ou le terrorisme, mais les excès de la transparence posent problème. Une grande démocratie comme les Etats-Unis ne prend pas sans risque les allures d’un Léviathan menaçant les libertés individuelles (affaire Prism, dénonciations d’Edward Snowden, etc.).

Après les débuts du printemps arabe, où on pensait que le mobile était un instrument au service de la liberté, on se rend compte que l’inverse est également vrai. Les opérateurs mobiles, en Egypte, ont été amenés à relayer par envois massifs de SMS les demandes du gouvernement incitant les citoyens à ne pas aller manifester. Les Etats n’hésitent pas, comme on l’a vu en Egypte en janvier 2011, à provoquer des coupures de réseau pour bloquer les mouvements insurrectionnels.

La GSMA essaye d’encourage les best practices en la matière. Exemple à suivre : Twitter publie le nombre de demandes d’interception légales de communications dont il est l’objet de la part des Etats. Rendre les chiffres transparents, c’est déjà un premier pas.

Les inquiétudes sur les atteintes à la vie privée sont justifiées : chacun d’entre nous laisse un nombre impressionnant d’informations personnelles sur le web. Les entreprises sont naturellement tentées d’en profiter. Un professeur de Harvard a montré récemment que si vous indiquez seulement votre âge, votre sexe et votre code postal sur un site web, il y a 87% de chances pour qu’on arrive à trouver qui vous êtes. Un blogueur a récemment démontré que grâce à un outil comme le Graph Search de Facebook, on peut identifier les gens qui travaillent dans un lieu donné en fonction de leurs orientations politiques, religieuses ou sexuelles…

En matière de protection des données personnelles, la législation américaine protège mieux les citoyens américains que les autres. De son côté, la commissaire européenne Viviane Reding voudrait que les lois de protection de la vie privée en Europe s’appliquent partout dans le monde. Pour l’instant, la loi s’applique pays par pays, avec des serveurs qui bénéficient d’un statut d’extra-territorialité. Les grandes compagnies du web comme Facebook traînent des pieds et les discussions sont compliquées avec Bruxelles.

Comme l’a souligné une récente enquête réalisée par l’opérateur suédois Ericsson dans 40 pays, presque une personne sur deux se dit prête à livrer ses données personnelles en échange d’une amélioration des services proposés par tel ou tel réseau social ou entreprise connectée. Même si les Européens du Nord sont plus sensibles que les autres à ces sujets, les utilisateurs du web –à plus forte raison du web mobile- ressentent au quotidien toute une série de contradictions entre leurs opinions et leurs pratiques.

Géopolitique du téléphone mobile

L’Europe a le leadership mondial des cartes à puces (Gemalto, Oberthur, Morpho, Giesecke & Devrient), il serait dommage de ne pas soutenir cet atout. Quant aux systèmes d’exploitation des téléphones mobiles, ils sont à 80% conçus et fabriqués aux Etats-Unis.

Les objets connectés rendent ces sujets encore plus sensibles.

L’Europe avait le leadership de la téléphonie mobile il y a 20 ans (standard GSM). Depuis lors, le leadership est passé en Asie et aux Etats-Unis. Avec la 4e génération (norme LTE), 4% seulement des nouveaux déploiements mondiaux se font en Europe, alors que les Etats-Unis ont un rôle moteur, de la même façon que la Corée du sud ou le Japon, dont la couverture est presque totale.

En matière de fournisseurs de téléphones mobiles, la grande bataille planétaire a lieu désormais entre Apple et Samsung. Samsung, une grande entreprise d’électronique, est devenu le leader des écrans tactiles. Un des enjeux pour la Corée, c’est de prendre sa revanche sur le Japon. Le moindre détail de fabrication donne lieu à des procès phénoménaux autour de la propriété intellectuelle entre Apple et Samsung, avec jurys populaires à l’appui. Nokia (racheté par Microsoft) n’est plus nulle part en tête des classements.

L’Europe avait choisi le standard GSM, les Etats-Unis avaient choisi le CDMA qui n’a pas gagné et ont donc pris du retard. Quand il a été clair que le GSM avait gagné, ils ont voulu se rattraper en passant à la génération 4G plus vite.

Les deux sociétés qui investissent le plus dans l’économie américaine sont ATT et Verizon. En Europe on a un paysage beaucoup plus fragmenté. On distribue les fréquences pays par pays, ce qui provoque des effets pervers, avec des allocations de fréquences à un prix plus bas pour des nouveaux opérateurs. Aux Etats-Unis, le système est celui d’enchères sur les fréquences. On ne réserve pas de fréquences pour des nouveaux entrants. En Europe, on veut qu’il y ait plus de nouveaux entrants : « plus il y a d’acteurs, mieux c’est ». Il s’agit d’un frein à l’investissement pour les opérateurs qui ont payé les investissements antérieurs dans des infrastructures coûteuses. Comment monter un business case dans ces conditions ? Les infrastructures de télécommunications obéissent à un modèle d’investissement « en escalier », avec des prix d’entrée très élevés comme dans la sidérurgie et le rail. Faut-il faire payer au consommateur individuel les marches de l’escalier ? Faut-il favoriser la consommation, l’emploi ou l’investissement dans l’économie ? Tels sont les grands choix politiques à faire en matière de régulation.

 
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