Les auteurs de cette tribune sont Anne Bouverot, Pierre Cunéo, Pierre-Etienne Franc et Marc Goldberg, membres du bureau d’Aspen et animateurs du club "Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?" (QQFM). Ce texte fait suite aux premières rencontres autour du thème choisi par QQFM pour 2012 : "penser le temps long", en janvier avec Jean-Pierre Jouyet, Président de l’Autorité des Marchés Financiers, et en février avec Jean Pisani-Ferry, directeur du think tank Bruegel.

Le besoin d’une certaine stabilité politique et économique est un pensum de la pensée politique… même en période électorale ! Cependant la volonté de contrer les excès des marchés sur le temps plus long des cycles économiques est on ne peut plus vivante.

Les violentes crises financières qui ont secoué nos économies ont ainsi généré une longue litanie de nouvelles régulations. Las, les mesures mises en œuvre ne sont pas à la hauteur des ambitions, faute de persévérance et de courage politique, et elles génèrent des effets négatifs. Ainsi des nouvelles règles prudentielles Solvency 2 et Bâle 3 qui, en imposant un renforcement des ratios de fonds propres et de liquidités des compagnies d’assurance et des banques, les poussent à délester leurs bilans des engagements les plus longs et les plus lourds, ceux là même qui soutenaient vraiment l’économie réelle des grands projets énergétiques, aéronautiques, industriels ou d’infrastructures. Qui prendra le relais ?

Dans le domaine des finances publiques, l’enchaînement de mesures de relance puis d’austérité, empilement de rustines sociales ou économiques, d’un exercice à l’autre, d’un mandat l’autre, donne le tournis, quand la puissance publique détient, par nature, le temps pour elle. L’Europe enfin, la commission européenne, accumule les programmes stratégiques : "Horizon 2020", "digital agenda for Europe", "innovation union"… mais manque cruellement de poids quand il s’agit de les mettre en œuvre.

Le temps finit toujours par nous rattraper

Ainsi la crise de l’euro était inscrite dans les gènes de sa construction sur un laxisme budgétaire mal adapté au corset de la monnaie unique. Ainsi la crise des subprimes se construisait durant l’euphorie monétariste des années 2000, lorsque chacun oubliait que les marchés ne montent pas au ciel. Ainsi la politique de croissance économique de l’Espagne, qui lui permit de financer grâce à la faiblesse des taux de l’euro une effervescence immobilière soutenant le reste de l’économie. Et ces cycles, qui dépassent très largement les temps décisionnels et de responsabilités des uns et des autres, viennent contraindre en retour ceux qui prennent la main plein d’espoirs de changer le monde, à d’abord assumer les conséquences de cycles initiés 20 ans plus tôt !

Les grandes vagues de libéralisation de l’économie américaine initiées sous Reagan portent dans leur sillage les grands déséquilibres qui suivent. Les grands principes keynésiens et beveridgiens qui sont la fondation de nos grands systèmes sociaux européens préparent aussi les dettes publiques trop importantes aujourd’hui.

Comment dès lors, apprivoiser le long terme, et s’assurer, sans porter atteinte à la fluidité démocratique, qu’il fasse son œuvre avec "notre accord" ? Comment maintenir un cap général à l’évolution d’une société, sur des sujets dont la pleine réalisation nécessite des temps de cycles nettement plus longs que les rythmes de respiration politiques, financiers, économiques : choix énergétiques, de santé, de protection sociale ?

"A long terme, on est tous morts"

Cette phrase a valu, parmi beaucoup d’autres travaux et hauts faits, à son auteur, John Maynard Keynes, une renommée intemporelle et un prix Nobel. Dans la théorie économique, les individus et les familles optimisent l’essentiel de leurs décisions à 1 à 2 ans (sauf, par exception, par exemple pour des acquisitions immobilières), et les entreprises décident à 4 à 7 ans. C’est ce qui explique que les ménages globalement prêtent à des entreprises qui empruntent, avec un souci de la solvabilité défini comme la capacité à honorer ses engagements. Tout l’enjeu est donc bien de réconcilier décision et temporalité, là où chacun peut et doit intervenir : une forme d’« habitat préféré » (Franco Modigliani) de chaque acteur pour intervenir dans l’horizon dans lequel il est, directement ou indirectement, le plus légitime.

La quête du bernard l’hermite

La métaphore du bernard l’hermite est la problématique à laquelle nous sommes confrontés. Pour chaque grand acteur économique, trouver des coquilles où protéger des décisions plus longues que les cycles usuels, qui fondent la longévité globale des organisations, illustrent leur ambition de se projeter au-delà des temps de marché pour proposer à la société un au-delà du présent qui rassemble. Pour un acteur économique, il s’agit de trouver des moyens de sanctuariser des développements de recherche et de mise en marché lourds, industriels, en les protégeant des règles de comptabilisation ou de dépréciation à la valeur instantanée du marché, qui forcent à resituer dans le court terme des développements de très long terme.

Dans cette course du crustacé… l’Etat a longtemps été considéré comme disposant de l’horizon de temps le plus indéfini. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le concept de solvabilité a longtemps disparu derrière celui de la soutenabilité de l’endettement : il ne s’agit pas de rembourser la dette publique mais de maîtriser la dynamique de l’endettement. La puissance publique réfléchit par essence à un horizon long, et ensuite elle peut inciter les autres acteurs à penser le temps long. Sans puissance publique, pas d’investissement à la rentabilité, fût-elle forte, sur 30 ou 40 ans. Pas d’infrastructures publiques, pas de recherche fondamentale, pas de politique industrielle. Sans puissance publique, pas d’incitation à accompagner ces choix, que la puissance publique ne peut, seule, assumer. Soit qu’elle n’en a pas, ou plus, les moyens. Soit qu’elle n’en a pas, seule, les compétences. C’est l’un des attraits par exemple des partenariats public-privé que de faire en sorte que le temps long bénéficie de l’effet d’accélération et de compétitivité du temps court des marchés. S’assurer que le temps long nécessaire au déploiement de grands sujets de politiques industrielles bénéficie d’un surcroît de valeur qui permette un changement de cap plus lourd et plus difficile à mettre en œuvre, en quelque sorte « constitutionnaliser » certains paramètres de politique économique, pour veiller à ce que leur remise en cause ne soit pas simple jeu politique, est ainsi la gageure à laquelle répondre. C’est l’objet du projet d’inscrire dans la Constitution des niveaux acceptables de dette publique.

Ce n’est cependant pas la bonne réponse politique à des questions économiques. Mais il s’agit bien de cela, trouver un processus démocratique de sanction de certaines décisions d’engagement des fonds et politiques publiques, que seul un même degré de sanction pourra défaire. Processus automatique selon les sujets ou bien qui s’impose par impulsion politique, initiative populaire, injonction européenne ? Logique de majorité des deux tiers, de vote des deux chambres rassemblées, où le Sénat aura droit de regard aussi en seconde lecture ?

Tel est le débat que nous vous proposons d’ouvrir, en ces temps de choix présidentiel.