Mamadou Diouf

Une nouvelle Afrique est en train de naître, hors des images de la misère, de la maladie et de l’analphabétisme.

« La réalité de l’Afrique, c’est celle d’un grand continent qui a tout pour réussir et qui ne réussit pas parce qu’il n’arrive pas à se libérer de ses mythes » Cette phrase tirée du discours prononcé par Nicolas Sarkozy à Dakar, en juillet 2007, à l’occasion de sa première visite présidentielle sur le continent, résume ce que d’aucuns appellent la malédiction de l’Afrique, d’une Afrique restée hors de l’histoire, prisonnière de traditions figées, étrangère aux normes de la modernité occidentale.

Ce portrait, esquissé avec une brutalité d’où la jouissance n’est pas absente, n’est pas nouveau : la liste est longue, depuis Hegel et Marx, de ceux qui l’ont dessiné. Ces stéréotypes enferment l’Afrique dans des images et représentations que confirment malheureusement les réalités les plus crûment exposées au reste du monde : pauvreté obscène, analphabétisme, débordements barbares de guerres tribales. Ces stéréotypes, qui ne craignent ni les paradoxes, ni les généralisations, font de l’Afrique un miroir où l’Europe contemple ses propres richesses, ses savoirs accumulés, ses pouvoirs, sa modernité, son universalisme.

Pourtant, l’Afrique ne peut être réduite à ces enfants hagards courbés sous le poids d’armes lourdes, à ces visages ravagés par le sida, à ces hordes d’adolescents prêts à se perdre dans les sables du désert ou dans les eaux de la mer pour fuir leur continent et, pour les plus chanceux d’entre eux, traîner leur misère et leur solitude dans les usines et les quartiers d’une Europe sourde et aveugle à leurs plaintes comme à leur désespoir.

Peut-on, de ces images si brutales, dégager une Afrique renaissante, confiante en elle et en son avenir ? Une Afrique qui gagne ?

Trois scénarios sont possibles pour l’avenir de l’Afrique :

  • une course folle vers l’autodestruction, à grand renfort de guerres, de trafics, d’interventions étrangères, de migrations désordonnées et meurtrières ;
  • la constitution d’enclaves économiques et sociales protégées, sous la haute surveillance des puissances mondiales associées aux potentats locaux, faisant participer à l’économie-monde l’ « Afrique utile » et une poignée d’Africains sévèrement triés ;
  • la réussite des transitions démographique, économique et politique engagées depuis trois décennies.

Pour une majorité d’observateurs, en Afrique comme à l’extérieur, le premier scénario est déjà advenu. C’est le présent de l’Afrique des trafics en tous genres, des guerres tribales, des cliques politiques mafieuses. L’Afrique des migrations qui met en danger sanitaire, économique, environnemental et même moral le reste du monde. Une Afrique qu’il faut contenir à l’intérieur de ses frontières par un cordon sanitaire.

Le second scénario est aussi en cours de réalisation, dans les zones pétrolières de l’Angola et du Nigéria, les régions minières d’Afrique australe ou encore les zones résidentielles des grandes métropoles. Ces îlots de prospérité et de stabilité tournent le dos à la vieille Afrique et participent au temps du monde, mais ils sont entourés de friches sécuritaires laissées aux bandes armées et livrées à la misère, à l’analphabétisme et à la maladie.

Quant au troisième scénario, quelques-uns croient en voir les prémices. Pour eux, comme en atteste l’extraordinaire présence des artistes, des intellectuels, des hommes et femmes d’affaires africains sur la scène du monde, la renaissance africaine est déjà en marche grâce à une triple transition, démographique, politique et économique.

La transition démographique est manifeste à la fois en matière de fécondité et en matière de migrations. La réduction simultanée de la natalité et de la mortalité commence à assurer une vie meilleure à des familles restreintes, tandis que les migrations vers les villes d’Afrique et d’ailleurs s’accélèrent. A cet égard, les leçons de l’histoire sont claires : ni les barbelés, ni les garde-frontières ne pourront endiguer ces déplacements d’un village à une ville, d’un pays à l’autre. La gestion sécuritaire de la migration n’empêche pas les mouvements ; elle emprisonne seulement les migrants dans les marges des sociétés nanties qu’ils ont rejointes, au lieu d’autoriser leur va-et-vient cyclique entre lieu d’origine et lieu de résidence. Nul ne devrait pourtant oublier que la migration, d’abord de la campagne à la ville européenne, puis de l’Europe vers l’Amérique, a été le moteur de la production des droits politiques, du développement économique et du progrès culturel, scientifique et technique. Pourquoi refuser aux Africains la chance d’accomplir, à l’intérieur et à l’extérieur du continent, cette transition qu’ils sont les derniers à entreprendre ?

La transition politique a amorcé, depuis la fin des années 70, le passage de régimes autoritaires, civils ou militaires, à des systèmes démocratiques pluralistes, ouvrant la participation politique à des groupes jusque là exclus du débat public (femmes, jeunes, minorités). Elle n’est pas achevée, loin de là, mais elle progresse malgré les violences ethniques ou religieuses, les agressions armées et les coups de force. En témoignent les principes politiques arrêtés par l’Union Africaine, imposant la non-reconnaissance des pouvoirs issus des coups de force, tout comme les progrès de la décentralisation et l’extension de la règle de droit.

La transition économique est plus difficile. L’économie africaine subit encore l’héritage de la colonisation. Les règles et les structures de gestion de l’économie africaine sont restées, après l’indépendance, très centralisées et très sensibles aux aléas politiques. Cependant, les programmes d’ajustement structurel, qui ont parfois aggravé la misère des populations, ont aussi libéré des énergies créatrices et favorisé l’émergence de nouveaux groupes sociaux, en particulier d’entrepreneurs favorables à l’instauration d’un Etat de droit et au renforcement de la société civile. La transition économique bénéficie également du nouvel environnement mondial. Le développement des pays émergents demande une quantité croissante de matières premières. Ces pays, comme la Chine et le Brésil, offrent à l’Afrique de nouvelles ressources techniques et financières et favorisent ainsi un modèle de développement économique qui n’est plus seulement le rattrapage de l’Occident ; ils proposent des formes de coopération (infrastructure, transformation des matières premières) qui offrent aux pays africains un espace de négociation plus large et moins contraignant.

L’Afrique construit dès aujourd’hui son futur. Elle rentre dans le temps du monde à sa manière, à son rythme. L’Afrique continuera certes à prendre simultanément, selon les régions et selon les communautés, plusieurs directions différentes parmi les trois esquissées ici. Mais ce qui la caractérise aujourd’hui, c’est l’extraordinaire vitalité des hommes et des femmes qui sont en train de lui fabriquer une présence dans le monde hors des images de la misère, de la maladie et de l’analphabétisme. Une Afrique prospère, stable participant au dialogue des cultures, aux échanges économiques et à la construction d’un monde meilleur.



Mamadou Diouf est professeur d’histoire africaine et directeur de l’Institut d’études africaines de l’université de Columbia à New York. Il est l’auteur et l’éditeur de plusieurs ouvrages et articles portant sur les trajectoires historiques, culturelles et politiques des sociétés ouest- africaines.