L’Etat-Nation a mauvaise presse. La création et l’approfondissement de l’Union Européenne ont remis en cause sa place et son rôle. La mondialisation ouvre les frontières aux capitaux, au commerce et aux travailleurs. Avec l’effacement des frontières, les Etats contrôlent de moins en moins les domaines qui étaient jusque là sous leur responsabilité. Le marché mondial limite leur pouvoir de décision et d’intervention.
En outre, de plus en plus d’acteurs (entreprises, ONG…) opèrent en dehors ou au delà du cadre national ; des réseaux de plus en plus nombreux et influents rassemblent des professions (juristes, comptables, auditeurs…) autour d’intérêts et de valeurs communs et, eux aussi, réduisent l’autonomie de l’Etat. Pourtant, aussi décrié qu’il soit, l’Etat-nation est et reste le seul recours des citoyens menacés ou affectés par la mondialisation. « L’homme, écrivait Tocqueville, est pour ainsi dire tout entier dans les langes de son berceau. Il se passe quelque chose d’analogue chez les nations. Les peuples se ressentent toujours de leurs origines. » Alors même que se développait le mouvement de rapprochement et de globalisation, des forces inverses poussaient à l’éclatement et à la diversification. Paradoxalement, le mouvement d’unification et de mondialisation a renforcé le nationalisme, le besoin d’Etat-nation – voire l’esprit de clocher.
L’histoire de l’Union européenne est exemplaire à cet égard. Depuis 50 ans, son pouvoir d’attraction n’a pas faibli. Tous les pays qui ont voulu la rejoindre savaient que leur adhésion entraînerait des abandons de souveraineté et que l’union économique devait conduire à une union politique. Pourtant, lorsque l’allemand Joshka Fischer, alors ministre des Affaires Etrangères, proposa, dans un discours célèbre, la création d’une Europe fédérale, l’accueil fut plus que réservé. L’Europe fédérale était séduisante comme idée, pas comme réalité.
En Europe, chaque pas vers l’unification a été compensé par un pas en sens inverse vers la diversité. Ainsi, le renforcement de l’Union s’est accompagné d’une reconnaissance accrue des régions : aujourd’hui, les régions ont leur propre représentation à Bruxelles, elles reçoivent directement l’essentiel de l’aide européenne – et on a vu se développer un « nationalisme régional ». A ce mouvement paradoxal d’unification et de décentralisation simultanées s’ajoute un autre phénomène, manifeste depuis le Traité de Maastricht : plus le processus d’unification réussit, plus il est contesté. L’adoption de justesse de ce traité a fait dire à Jacques Delors : « l’Europe sera démocratique ou ne sera pas ». En réalité, plus l’Europe progresse vers l’union et la démocratie, plus elle réveille les nationalismes. Un discours sur le fédéralisme européen comme celui de Joshka Fischer ne pourrait plus être prononcé aujourd’hui. En outre, la mondialisation a beaucoup unifié, mais elle a aussi beaucoup divisé. Elle a accru la richesse du monde, même si celle-ci reste mal partagée, mais elle a en même temps alimenté une peur constante des déséquilibres, de l’insécurité, de la précarité, nourrie par les délocalisations, le terrorisme international et les dégâts environnementaux. Quel est alors l’abri des citoyens ? Qui peut les protéger si ce n’est leur Etat ? Dans les pays démocratiques, les politiques doivent répondre à ces sentiments de peur et d’insécurité de leurs électeurs.
Enfin, le système international reste dans une quasi-anarchie, sans véritable gouvernance, malgré les institutions et les accords internationaux. Aussi aucun Etat n’a-t-il renoncé à sa propre défense. En Europe, la construction d’un système commun de sécurité a fait peu de progrès. Les citoyens se refusent toujours à remettre leur sécurité en d’autres mains que celles de leur Etat. Malgré les avancées considérables de la mondialisation – voire de l’unification, comme en Europe – l’Etat-nation perdure comme ancrage. Cela ne traduit pas seulement l’attachement au « berceau » ou à la culture d’origine. C’est aussi la conséquence d’une évolution où le progrès a été essentiellement économique et où l’insécurité, si elle a changé de nature, n’a pas été maîtrisée.
Post-scriptum
Ezra Suleiman est professeur de Sciences Politiques (Chaire IBM) et directeur du Centre d’Etudes Européennes à Princeton University (Etats-Unis). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont la plupart ont été traduits en français. Son dernier livre, Le démantèlement de l’Etat démocratique a été publié aux Editions du Seuil en 2005. Il a enseigné dans plusieurs universités en Europe et a été associé à plusieurs centres de recherche en France, Allemagne, Italie, Belgique et Royaume-Uni. Il est chroniqueur au Figaro depuis plusieurs années.
