Jean-Michel Severino

Cette Afrique qui s’éveille et qui croît cohabitera nécessairement, et durablement, avec une Afrique cumulant les handicaps et peinant à s’intégrer à la mondialisation. Il y aura « deux Afrique » demain, comme il y a « deux Chine » aujourd’hui. L’Afrique des villes et l’Afrique des campagnes, l’Afrique des côtes et l’Afrique enclavée, l’Afrique stable et l’Afrique en crise

Avec son 1.3 milliard d’habitants, ses gratte-ciels et une croissance économique de 10% par an, la Chine surprend, fascine, inquiète. Des politologues aux économistes les experts sont formels : aussi certainement que le 20ème siècle fut américain, le 21ème sera asiatique. Mais il est un phénomène dont peu de nos contemporains saisissent la mesure, ni les retentissements : l’Afrique est en marche, et se prépare à des mutations qui ne manqueront pas de bousculer la donne internationale. Avec plus d’1.5 milliard d’habitants vivant au sud du Sahara, l’humanité du milieu du 21ème siècle sera, très largement, africaine. Le continent noir, aujourd’hui perçu comme périphérique, pauvre, à la marge de la mondialisation, s’invitera rapidement dans l’arène internationale – et dans nos préoccupations stratégiques.

L’Afrique se peuple. Ce continent qui, de la traite négrière aux guerres coloniales, a subi plusieurs saignées démographiques , demeure à l’aube du 21ème siècle largement sous-peuplé par rapport à d’autres zones de la planète : il comptait seulement 28 habitants au km² en 2003, contre 114 en Europe et 120 en Asie. Mais l’importante chute du taux de mortalité ces 50 dernières années, combiné à une forte résilience de la fertilité (plus de cinq enfants par femme en moyenne) engendre aujourd’hui un dynamisme démographique qui n’a de parallèle que le peuplement fulgurant de l’Asie au 20ème siècle. La transition démographique, engagée tardivement sur le continent, produira un nouveau doublement de la population africaine dans les quarante prochaines années, porteur de transformations radicales de l’espace et des sociétés.

A mesure qu’elle se peuple, l’Afrique s’urbanise. Depuis le milieu du 20ème siècle, alors que le nombre d’Africains quadruplait, la population urbaine était multipliée par dix, passant de 20 millions à plus de 200 millions. Elle devrait encore tripler d’ici 2030 . Lagos, Kinshasa ou Johannesburg, villes-mondes qui effraient par leur gigantisme, n’en ont pas fini de croître – et rejoindront rapidement le palmarès des plus grandes métropoles mondiales. La capitale nigériane, avec ses 8 millions d’habitants, pourrait voir sa population doubler en l’espace d’une quinzaine d’années.

Le monde de demain sera ainsi peuplé d’Africains, près d’une personne sur cinq en 2030. Ils seront jeunes dans leur écrasante majorité : en 2005, 65% de la population subsaharienne avait moins de 25 ans, contre 30% en Europe.

Comme le peuplement de la Chine ou de l’Inde naguère, celui de l’Afrique génèrera de fortes migrations internes au continent. La mobilité des populations africaines est un fait historique. Ces vastes mouvements s’amplifieront à mesure du rééquilibrage démographique entre des zones surpeuplées et des espaces de plus faible densité, mais aussi face aux transformations rapides – et hétérogènes – de l’espace économique africain, et des crises qui l’accompagneront. La densification accélérée de certains espaces y aiguisera les pressions sur les ressources naturelles – pourtant particulièrement abondantes à l’échelle du continent. Faute d’infrastructures appropriées et d’une nouvelle révolution verte sur le sol africain, les difficultés d’accès à l’eau, à l’énergie et à la terre risquent d’attiser les conflits. Conséquences des crises politiques, les flux de réfugiés fuyant des zones d’instabilité risquent également de devenir les premiers vecteurs de contagion de l’instabilité politique à l’échelle régionale, selon un scenario tristement connu dans l’Afrique des grands lacs. Si une infime partie seulement des migrants africains cherchera son salut hors du continent, leur nombre représentera dans l’absolu des flux importants pour les pays de l’OCDE dans lesquels ils aspireront à s’intégrer. Ce sont d’eux dont notre presse parlera, oubliant les migrants, bien plus nombreux, qui parcourront les routes africaines.

Foyer de migrations, l’Afrique de demain se trouvera également au cœur de la crise environnementale globale, tout à la fois comme victime, comme cause et comme élément de solution. Particulièrement exposée de par sa géographie ainsi que les faibles moyens dont disposent ses Etats pour y faire face, elle risque de payer un tribut disproportionnellement lourd aux dérèglements climatiques. Préférant jouer au pompier qu’à l’ingénieur, la communauté internationale attendra comme à son habitude que le feu soit déclaré pour réfléchir aux moyens de le prévenir. Désertification, inondations, nouvelles maladies, pollution : des solutions efficaces existent pourtant pour prévenir ces fléaux ou en limiter les conséquences. Gardienne de l’un des plus vastes espaces forestiers de la planète, cette Afrique qui se densifie et s’industrialise tient entre ses mains un patrimoine naturel dont la préservation deviendra rapidement un enjeu bien au-delà de ses frontières. Parviendra-t-on à instaurer à temps un partenariat pour la préservation de ces ressources, précieuses mais limitées ?

Les mutations à l’œuvre sont ainsi porteuses de lourds défis pour l’Afrique comme pour son entourage. Mais à l’image de la Chine, de l’Inde ou des « tigres asiatiques », l’Afrique pourrait trouver dans ces phénomènes sociodémographiques et dans la restructuration de son espace qu’ils impliquent un puissant moteur de croissance.

Le postulat d’Adam Smith vaut en effet dans l’Afrique du début du 21ème siècle comme dans l’Angleterre du 18ème : le regroupement des populations encourage la division du travail , qui contribue à son tour à la hausse de la productivité et au développement du commerce. Un café internet ou une fabrique de vélos auront plus de chances de se développer à Ouagadougou qu’au milieu de contrées désertes du Nord-Mali (5 habitants au km²) ou des savanes namibiennes (moins de 2 habitants au km²). Les politiques publiques gagnent elles aussi en efficacité dans les zones urbaines, dans la mesure où le coût de l’équipement (routes, écoles, hôpitaux…) y est plus faible par habitant desservi et la population plus facile à atteindre que dans les zones faiblement peuplées.

La population africaine est de loin la plus jeune du monde. Cette jeunesse, orientée vers l’avenir, peut elle aussi constituer un atout crucial pour les économies du continent. L’Afrique va en effet bénéficier du même ratio entre actifs et inactifs qui permit aux économies asiatiques de décoller ces dernières décennies, et ce à une époque où les effets du vieillissement des populations commenceront à se faire ressentir à travers la planète – y compris en Chine. Une aubaine pour l’Afrique, qui porte en elle le défi d’armer cette jeunesse bouillonnante pour affronter le marché du travail.

Ce formidable « moteur de croissance » aura d’autant plus de chances de démarrer que les économies africaines sortent du traitement de choc qui leur a été administré dans les années 1980 et 1990, et qu’il a de fortes probabilités d’être alimenté par une conjoncture mondiale favorable. Sur le continent en effet, les programmes d’ajustement structurel menés avec vigueur par la Banque mondiale et le FMI ont, malgré leurs nombreuses carences, permis un certain assainissement des finances publiques. L’inflation qui a handicapé nombre d’économies africaines dans le passé a été largement jugulée, et les initiatives successives d’annulation de la dette menées dans la foulée ont permis de réduire considérablement le poids des remboursements dans le budget des Etats. La dette extérieure de l’Afrique sub-saharienne est passée de près de la moitié de son PIB en 2002 à moins d’un quart en 2006. Ce faisant, de nouvelles marges de manœuvre ont été libérées pour des investissements de développement. Enfin, les économies ont été profondément libéralisées.

Au niveau mondial, la hausse semble-t-il durable du cours des matières premières – minérales, fossiles mais également agricoles – permet d’envisager une amélioration structurelle des balances commerciales. Que le monde de demain carbure au pétrole, à l’uranium ou aux biocarburants, l’Afrique comptera parmi les premiers fournisseurs d’énergie. Ce n’est donc pas seulement à une reprise de rang économique de l’Afrique que nous allons assister, mais également à une réémergence stratégique globale du continent. Avec toutes les opportunités et tous les défis que cela implique.

L’Afrique constitue d’ailleurs d’ores et déjà un terrain de compétition féroce entre entreprises pétrolières et minières, sous l’œil vigilent de leurs pays d’origine – France, Angleterre, Etats-Unis, mais aussi de façon croissante Chine, Inde et Afrique du Sud. Pays émergents qui ont également perçu le vaste potentiel que représente pour leurs exportations un continent dont la croissance économique devrait dépasser les 6% en 2007 et en 2008, et qui se présentent en nouveaux « partenaires stratégiques ». La Chine est ainsi devenue en 2004 le troisième partenaire commercial du continent après les Etats-Unis et la France, et les échanges Chine-Afrique atteignaient 40 milliards de dollars en 2005. A Abidjan et Yaoundé comme ailleurs dans le monde, c’est bien du « made in China » que l’on achète. Fait nouveau, les « hedge funds » s’intéressent eux aussi au potentiel de l’Afrique, misant sur le décollage de l’industrie de la bière en Tanzanie, des télécommunications au Sénégal ou du secteur bancaire au Ghana . Les fonds ainsi investis se comptent dorénavant en milliards de dollars.

Ce continent qui se peuple, s’urbanise, renoue avec la croissance et s’intègre tant bien que mal aux échanges mondiaux est-il, somme toute, en voie de normalisation ? La réalité, comme souvent, est plus complexe : il est de nombreuses embuches sur le chemin de la croissance, qui ne sera d’ailleurs pas celui de tous les pays ni de tous les villages. Cette Afrique qui s’éveille et qui croît cohabitera nécessairement, et durablement, avec une Afrique cumulant les handicaps et peinant à s’intégrer à la mondialisation. Il y aura « deux Afrique » demain, comme il y a « deux Chine » aujourd’hui. L’Afrique des villes et l’Afrique des campagnes, l’Afrique des côtes et l’Afrique enclavée, l’Afrique stable et l’Afrique en crise. Dans l’intérêt de tous, cette Afrique des contrastes devra être accompagnée.



Jean-Michel Severino est directeur général de l’Agence française de développement depuis 2001. Inspecteur des finances, ancien élève de l’Ecole Nationale d’Administration, Jean-Michel Severino a été précédemment directeur du développement au ministère français de la Coopération. Il a travaillé à la Banque Mondiale, tout d’abord en tant que directeur pour l’Europe Centrale, puis en tant que vice-président pour l’Asie.